L'armée allemande au Fort de Mons-en-Barœul


Ces quatre photos ont été éditée en carte postale par Emil Mehlhorn à Dresde. Ce sont les premières photographies retrouvées montrant l'armée allemande occupant le Fort de Mons-en-Barœul, durant la première guerre mondiale. © Reproduction interdite. Collection particulière.


Ci-dessous l'article original et celui paru dans La Voix du Nord sous la plume d'Alain Cadet

Pendant la Première guerre mondiale, le Fort Macdonald était une prison allemande

Enfouies dans les greniers allemands depuis un siècle, par la magie d’Internet et du libre-échange des images de la période 14 18, jusqu’ici inconnues, reviennent sur leur lieu de naissance. Celle-ci est la première photo connue du Fort, pendant la Première guerre mondiale. Si l’endroit ne nous était aussi familier, on se croirait au cœur de l’Allemagne, un bel après-midi d’été. Sur le pont, sont disposés des arbustes décoratifs. La lourde porte a été remplacée par une élégante grille de fer forgé. Le mur de briques du fond est recouvert d’un crépi avec un écusson en stuc affirmant la germanité de l’endroit. Des phrases en écriture gothique expriment la fierté d’être allemand. Avec la ligne électrique qui vient alimenter le bâtiment et les officiers (dont un médecin), souriants, comme en représentation, l’illusion d’un petit coin de la belle Allemagne tranquille et moderne est parfaite,


Mais la réalité de l’endroit est très différente. Lorsqu’en mai 1917, arrive au Fort Macdonald une colonne de prisonniers australiens, ces derniers ont déjà subi trop d’épreuves pour être sensibles à l’ironie d’être enfermé dans un lieu les qui porte un nom britannique. Le 11 avril 1917, la 4e division australienne attaque la ligne Hidenburg à Bullecourt (62) sans chars ni préparation d’artillerie. Elle enlève la première ligne mais submergés sous le nombre, sans munitions pour continuer le combat, ses soldats doivent se rendre. Le bilan est éloquent : 3000 hommes hors de combat dont 1170 prisonniers. La plupart sont dirigés vers Lille, à pied et parfois en camions. À chaque traversée de ville ont fait défiler les prisonniers défaits devant la population. Voici le récit de l’arrivée à Lille du sergent William Groves du 15e bataillon : « Une fille, encore toute petite et dont sa maman ne pouvait nous cacher sa sympathie, commença à marcher vers nous, un paquet à la main. L’un des gardes quitta sa file et se précipita vers elle. D’un coup de fusil, il l’envoya s’écraser sur le sol et confisqua le paquet à la grande joie de ses Kamaraden »

240 de ces hommes sont internés au Fort Macdonald. Ils n’ont rien à manger, vivent dans la saleté, la misère et le confinement : pas de literie ! La seule installation sanitaire a débordé depuis longtemps ! Certains prisonniers s’évanouissent. Quelques-uns parviennent à rester stoïques. D’autres ne peuvent s’empêcher d’exprimer leur désespoir : « De temps en temps, un gars s’approchait de la porte la martelant de ses poings et criant sauvagement », témoigne Groves. « Rendus fous par cette faim qui nous tenaillait, couverts de vermine, victimes de punitions terribles, au bout de cinq jours nous avions complètement sombré dans le plus sombre des désespoirs (« the arms of black melancholy ») ».
Si cet épisode est si bien connu, c’est que les témoignages des survivants ont été recueillis. Il a été relaté dans le n°46 de la revue  «Wartime », («The arms of black melancholy »), sous la plume d’Aaron Pegram, son Rédacteur en chef. Aaron,  professeur d’histoire à l’université de Canberra est l’arrière petits fils du private Oswald Mc Clelland, du XIIIe bataillon, qui faisait partie du groupe des prisonniers.

Par la suite, dans la zone des combats, sous le feu de l’artillerie alliée, on confia à ces soldats une tâche inhumaine. Il y avait un monde entre les conditions faites aux prisonniers de guerre en Allemagne et ceux du no man’s land du Nord de la France où l’armée allemande manquait cruellement de main-d’œuvre. Durant la guerre, 337 prisonniers australiens sont morts en captivité des suites de leurs blessures.



Ce deuxième document montre des prisonniers civils dans la cour des casernes du Fort de Mons-en-Barœul. On est frappé par la jeunesse des personnages et par la mise en scène qui est éloignée des témoignages que nous avons retrouvé et notamment de ceux de notre ami australien Aaron Pegram, qui a eu un de ses ancêtres enfermé dans ce fort transformé en prison durant la première guerre mondiale.
On sait que les Allemands arrêtaient  beaucoup de monde. Beaucoup étaient désignés comme otages pour dissuader la population de participer à des actions de résistance. Cette catégorie de prisonniers était plus volontiers déportée vers l'Allemagne ou la Lituanie ou envoyée  par roulement à la Citadelle de Lille.

Les allemands avaient un gros problème de main-d'œuvre à tel point qu'ils ont dû rappeler plusieurs centaines de milliers d'hommes du front pour faire tourner leurs usines d'armement  C'est aussi pour cela qu'ils ont fait travailler les prisonniers australiens en dépit des conventions internationales et pas seulement parce qu'ils étaient très méchants. De la même manière ils réquisitionnaient tous ceux qui étaient en état de travailler et les jeunes en particulier.

Voici l'article écrit par Alain Cadet pour La Voix du Nord


Pendant la Première guerre mondiale le fort Macdonald servait aussi de prison pour les civils.

Entre les deux guerres, les Monsois ne se sont guère montrés bavards. On sait très peu de choses sur l’époque et la mémoire de l’occupation a disparu avec ses derniers témoins. Des cartes postales d’éditeurs allemands nous reviennent aujourd’hui et soulèvent un coin du voile sur la dure réalité de Mons occupée.

Celle-ci, représente des prisonniers civils dans la grande cour du fort Macdonald. Regardez-la bien ! Votre grand-père ou votre arrière-grand-père figure peut-être sur le cliché. La plupart sont des hommes jeunes… certains ne sont encore que des gamins. Le photographe connaît son travail. Il a soigneusement choisi son décor : le mur, au fond, agrémenté d’un drapeau à l’aigle impérial, les fenêtres grandes ouvertes (élément sympathique pour un lieu carcéral) dans lesquelles s’encastre, en clair-obscur, un prisonnier qui mange sa soupe. L’image est soigneusement mise en scène avec l’étagement des plans, les attitudes improbables des jeunes gens du premier rang, la disposition des hommes. La présence de l’occupant est seulement indiquée par un officier du corps médical, pipe à la bouche. Cette image appartient à la propagande allemande. Elle raconte que les prisonniers civils sont bien traités dans la zone occupée comme veulent l’attester la présence d’un sandwich ou une écuelle destinée à recevoir la soupe. En fait de soupe, Aaron Pegram, professeur d’histoire à l’université de Canberra, qui a eu accès au témoignage des prisonniers australiens détenus au Fort pendant la même période écrit : « La nourriture (ou son manque) occupait les esprits des hommes. Beaucoup mâchaient des orties ou de l’herbe pour supprimer les douleurs de la faim dues  à un travail pénible et aux maigres rations de pain noir et d’ersatz de café ». Les civils français étaient-ils mieux traités ?

Qui étaient-ils ? On sait que les Allemands arrêtaient systématiquement des otages de « la classe considérée » parmi lesquels se trouvaient plusieurs adjoints du conseil municipal (le maire étant trop vieux). Mais l’usage était de les enfermer à la Citadelle de Lille. On pouvait aussi être détenu pour une peccadille : on emprisonnait même les enfants qui franchissaient la ligne de démarcation entre deux villages pour se rendre chez leur grand-mère ! Mais ces prisonniers, jeunes pour la plupart, sont beaucoup trop nombreux en comparaison de la taille de la ville. La guerre de 14 18 est la première guerre industrielle. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme dispose, d’outils modernes susceptibles de produire sa propre destruction. La conduite de la guerre et l’effort des industries d’armement sont étroitement liés. L’Allemagne, après 1914, est contrainte de retirer 740 000 ouvriers du front pour soutenir sa production industrielle. Elle ne dispose pas, comme ses adversaires, de réserves de main-d’œuvre. La force de travail des populations des zones occupées (2 millions de personnes) représente un enjeu non négligeable pour maintenir l’effort de guerre. L’armée allemande ne trouve que très peu de candidats pour un travail volontaire rémunéré. Alors, par ordonnance du GQG ont fait procéder au recensement de tous les hommes de 17 à 55 ans. Ils sont considérés comme prisonniers de guerre et astreints au travail obligatoire… à proximité et même sur le front. C’est probablement ceux de Mons et des environs qu’un photographe de Dresde a rencontrés dans la cour du Fort, un bel après-midi d’été.


Sur cette carte postale figure plusieurs panneaux : Sur le mur du fond, l'aigle à deux têtes et au-dessus de la porte d'entrée, une représentation de la Croix de fer avec de chaque côté une inscription en gothique allemand signifiant la fierté d'être allemand et la grandeur de l'Allemagne.

A droite on lit : « Ich frue nur noch Deutsch » qui signifie « Je suis fier d’être Allemand ». En fait, comme bien souvent, la traduction d’une langue à l’autre ne respecte pas toutes les nuances en fait cette phrase veut dire « Je suis fier d’être seulement allemand et pas autre chose ». Elle est une affirmation de la supériorité supposée de la nation allemande sur tout le reste du monde.
A gauche on lit : «Ich frue kein partienien ». Cela veut dire : « Je suis fier de ne n’appartenir à aucun parti ».
Si on accole les deux inscriptions on peut penser qu’il s’agit d’une déclaration patriotique qui signifierait « Je ne suis ni dépendant d’un parti ni d’un système de pensée. L’Allemagne et la qualité d’être Allemand priment sur tout le reste et provoquent la fierté (du soldat) ».

1 - L'aigle à deux têtes qui est le symbole présent sur les armoiries de Guillaume, empereur d'Allemagne

2 - La Croix de fer (Eisernes Kreuz) est une décoration militaire allemande qui fut établie comme un honneur militaire par le roi Frédéric-Guillaume III de Prusse en 1813 lors des guerres napoléoniennes. Au XXe siècle, elle est le symbole de la Bundeswehr.

La Croix de fer fut conçue par l'architecte néo-classique Karl Friedrich Schinkel. La décoration est composée de quatre pointes évasées symétriques. L'origine du symbolisme de la décoration se situe dans la déesse de la paix quand son quadrige fut retrouvé à Paris lors de la chute de Napoléon. Elle fut remise au sommet de la porte de Brandebourg à Berlin. Une Croix de fer fut substituée aux lauriers.
Après sa création, la Croix de fer avec un ruban noir fut attribuée en tant que plus haute décoration militaire durant la guerre contre l'empire français de Napoléon Bonaparte.
La Croix de fer a été rétablie une première fois le 19 juillet 1870 par Guillaume Ier pendant la guerre franco-allemande afin de récompenser la bravoure militaire. Le motif ornemental initial fut conservé au verso et au recto figuraient, toujours en relief, une couronne dans le haut, le nombre « 1870 » dans le bas et un « W » pour Guillaume (Wilhelm en allemand).
La Croix de fer a été rétablie une seconde fois le 5 août 1914 par Guillaume II pendant la Première Guerre mondiale. Le motif ornemental initial fut conservé au verso et au recto figuraient, toujours en relief, une couronne dans le haut, le nombre « 1914 » dans le bas et un « W ». On instaura aussi la classe pour les non-combattants (les couleur du ruban sont inversées). La décoration perdit un peu de son prestige lors de ce conflit car elle fut attribuée environ 5 millions de fois pour la 2e classe et 218 000 fois pour la première classe. L'un de ses détenteurs les plus célèbres fut Adolf Hitler, titulaire de la croix de fer « 1914 » de première classe.



Cette troisième carte, issue également d'une collection privée © Reproduction interdite, a probablement été prise quelques instants avant la précédente, sans doute l'après midi à en juger par l'ombre sur le mur.

La mise en scène n'est plus la même. Elle représente la distribution de la soupe, avec des prisonniers civils, dits brassards rouges, répartis en deux files, tenant des écuelles. L'ensemble des prisonniers est en rang. Sur la droite, on permet à un petit groupe de faire la queue directement devant la porte (qui est l'actuel accès aux cuisines du Restaurant du Fort !). Ce sont des hommes plus âgés mais certains sont encore adolescents. On se trouve également dans la cour centrale, dite cour des casernes. Un militaire allemand, en tenue blanche, est debout derrière un caisson de protection d'une pompe à eau, sur lequel une pancarte porte la mention Kein Tinkwasser, ce qui signifie eau non potable. Plusieurs détails sont intéressants à remarquer comme les habillements, les pavés de la cour, les trottoirs, la végétation et les inscriptions. Sur une pancarte au dessus de la porte on lit l'inscription "Küche II", ce qui signifie 2e cuisine et une autre sur le mur mais qui n'indique certainement pas le menu du jour ! Une première cuisine située dans l'angle opposé était réservé aux allemands.

Le Fort est très propre, des caillebotis ont été placés devant les portes pour se secouer les godillots avant d'entrer. Les encadrements de fenêtres et de portes et les menuiseries ont été peints en blanc (comme sous la voûte d'entrée), ceci met bien en évidence les rainures destinées à recevoir les plaques de protection des ouvertures en cas de guerre et dans le cas présent, elles ne sont pas en place. Le couloir d'accès visible sur la gauche de la photo mène à la cour sud (passage actuel vers le Jardin de Thalie et la salle de projection). 

Voici l'article d'Alain Cadet paru dans La Voix du Nord (version imprimée et version internet). Le texte intégral, non coupé, est reproduit un peu plus haut.





La quatrième carte montre une vue plus générale du fort. Avec le recul on aperçoit très bien le dessus, avec les bouches d'aération et un mât porte drapeau. Il n'y a aucun arbre, à la différence de la situation actuelle, la terre est simplement engazonnée. L'absence de végétation offre une vue imprenable sur le remblai de la caserne de gorge, avec ses nombreux puits de lumière et autres cheminées de ventilation.


Certains détails nous précisent à nouveau que nous nous trouvons en milieu de journée et à la saison chaude, les fenêtres des salles de garde sont grandes ouvertes pour laisser entrer soleil et chaleur et les soldats s'y montrent. A ce propos, on remarquera que celles-ci ne sont pas munies de barreaux comme actuellement. Le Fort "inspire confiance" et ne renvoie par l'image d'une prison.
Des grilles ceinturent le fossé sur la contrescarpe pour prévenir peut être toutes intrusions ou évasions autant que les chutes accidentelles. Leur motif en vagues est plutôt esthétique et contribue à rompre la monotonie linéaire d'un tel assemblage.
La peinture blanche de la voûte d'entrée apparaît nettement ainsi que les grilles largement ouvertes. Les murs, on le sait étaient recouvert de chaux, tandis que le bas des murs était goudronné. Deux pyramides de boulets (aujourd'hui disparues) de part et d'autre d'un bac avec un arbuste décorent le sommet du fronton au-dessus de l'entrée.
Autre détail intéressant, la vue semble prise légèrement en surplomb, cela sous-entend que le ravelin (cf. Fort de Seclin) existait à l'époque et que le photographe s'est sans doute positionné au sommet du talus de droite pour réaliser son cliché, soit sensiblement à l'emplacement de l'actuelle salle des fêtes du Fort.