Des images du fort ont servi de propagande


Cette photo vient d'être retrouvée cent ans après le début de la première guerre mondiale. Elle représente des officiers allemands dans le sas d'entrée (caserne de gorge) du Fort Macdonald de Mons-en-Barœul durant la guerre 14-18. 
On aurait pu croire qu'il s'agissait d'un montage en regardant bien toutes les zones fléchées ou cerclées notamment les reflets sur les boulets et les raccord avec les personnages. Un détail est particulièrement surprenant : c'est la barre noire qui passe devant le bras de l'officier (zone rectifiée dans le cercle rouge).   
Plusieurs autres détails sont intrigants :
Une ligne suit la fermeture de la redingote de l'officier du centre (flèches bleues). Deux lignes quasi parallèles (flèches jaunes) suivent la pile de boulets. Une ligne suit le bras droit de l'officier de gauche (flèches vertes), ce bras qui, justement, est devenu transparent ! On voit aussi une autre trace en haut de la photo (flèches rouges). On découvre un boulet complètement à l'extrême gauche (cerclé en vert) qui semble tenir dans le vide et rentrer dans le mur.
On peut fournir des explications plausibles :


Sur la carte postale de la caserne de gorge, nous avions remarqué sur le fronton de part et d'autre de l'entrée, deux petites pyramides de boulets. Il est quasi certain à présent qu'ils sont identiques à ceux formant le tas dans l'entrée et qui nous préoccupe aujourd'hui. On le devine sur les autres cartes postales de la même époque. Cet armement était en vigueur en 1880 à la construction du Fort mais bien obsolète en 14-18. De là à penser que cette pyramide soit un vestige du passé (on ne devait pas déplacer et ranger cela tous les jours) et que, toujours dans un esprit de propagande, les allemands aient pris un malin plaisir à poser devant dans un esprit de moquerie de l'armée française, il n'y a qu'un pas. Les boulets sont posés sur une base servant de support sinon, compte tenu de l'inégalité du sol en carreaux (1), la pyramide ne serait pas stable et pourrait s'effondrer sous le poids. Cette base semble être peinte en noir également. Le reflet cerclé en jaune est celui sur la base qui tient la pyramide. La finesse de la photo ne permet pas de différencier les détails intimes au niveau du dernier boulet qui fait raccord avec le mur. Il peut sembler "flotter" ou "sortir" de celui-ci… Le reflet du soleil sur les boulets est correct pour leur emplacement et les conditions et contexte des autres photos. Leur taille est tout à fait vraisemblable. Ils étaient destinés à être tirés par des mortiers de 32 dits "mortiers de sièges" au tir surplombant les fossés et utilisés en défense contre les assaillants rapprochés sur le glacis ou la contrescarpe. Même obsolètes, cela faisait partie de l'armement traditionnel des Forts à cette époque.



On peut penser que la bande foncée, qui passe devant le bras de l'officier, est un élément oublié dans l'appareil photo ou surajouté avec maladresse au tirage. Les appareils photographiques de cette époque (2) étaient très performant, mais mécanique et donc sujet à des défaillances surtout en condition extrême. Enfin, les dégradés entre les personnages et le fond sont assez naturels. Très difficile à faire avec des ciseaux et de la colle, à une époque où la retouche photo était très délicate. On ne connaissait pas Photoshop pour améliorer les silhouettes, mais ici de toute façon point de nécessité d'améliorer le physique de ces teutons avec leurs belles bacchantes.

(1) Lors des travaux de rénovation entrepris en 2006, on a retrouvé ces carreaux dits carreaux de Jurbisse (photos ci-dessous), qui recouvraient les trottoirs de la caserne de gorge. Nous avons pu en récupérer plusieurs avant le coulage du nouveau pavage. Plusieurs matériaux provenaient de Belgique comme les pierres de Soignies et les carreaux de Jurbisse.





(2) Ces cartes postales et photos viennent de la région de Dresde, qui est à cette époque la capitale de la photo par rapport à l'Allemagne et même au reste du monde. Il y a plusieurs usines fabriquant des appareils photographiques dont l'une va inventer, après-guerre, le Contax qui sera considéré comme le meilleur appareil du monde (légèrement supérieur au Leica) jusqu'en 1945. À cette date, l'usine va brûler dans les bombardements. En 1914 (et même avant) est produit à Dresde un appareil moyen format (6 x 9), l'Ika. En fait il s'agit de la copie du Kodak a Roll film inventé en 1906 et qui a révolutionné la photo de reportage. D'une part il ne nécessite plus d'emplois de plaques extrêmement délicates à manipuler et il est léger et maniable. Ce type de film est toujours utilisé dans certains appareils comme l'Hasselblad ou le Mamya. C'est seulement à cause des grands progrès des dos numériques, très récents, qu'on peut penser que la fin de leur utilisation est proche.


Le document après retouche 
L'entrée et la voûte étaient donc blanchies et supportaient, semble-t-il, plusieurs maximes germaniques encourageantes. On en devine une autre derrière la porte, sensiblement à l'emplacement où se trouve actuellement la plaque consacrée à l'Architecte David.
Au dos de cette photo figure la légende : Im Kehleingang des Forts MacdonadLe mot Kehle signifie gorge. Donc Kehleingang veut dire entrée de gorge. Il est curieux de constater qu'on ait repris la terminologie militaire française pour désigner cet endroit. A moins que ce soit la même utilisée dans l'architecture de l'armée allemande.
[ gorge = face arrière et entrée du Fort (cf. caserne de gorge), par opposition à tête = face avant du Fort qui regarde en principe l'ennemi (front de tête) ].
Il faut remarquer les 3 meurtrières et la deuxième porte en bois avec des rivets. Son système de gond notamment dans l'ancrage au sol a été également mis à jour en 2006. L'énorme pierre qui a pu être sauvée, grâce à notre initiative, se trouve actuellement exposée dans la cour sud.


A gauche une des deux pierres incluses au sol qui supportait le gond de la deuxième porte. A droite, la pierre centrale avec le trou pour la crémone. Photos 2006 © Jacques Desbarbieux

On ne voit pas de trottoirs dans l'espace voûtée entre cette caserne de gorge et la cour centrale. La situation est donc actuellement exactement l'inverse puisque ce sont les trottoirs de l'entrée (ceux avec les beaux carreaux de Jurbisse) qui ont été supprimés.